CONFERENCES

Patrick GROSPERRIN

PSYCHOLOGUE CLINICIEN - PSYCHOTHERAPEUTE ANALYTIQUE -

SUPERVISEUR REGULATEUR - SOCIOLOGUE - CONSULTANT FORMATEUR

RENCONTRE DE LA SOUFFRANCE DE L’AUTRE, ETRANGE(R)

 

 

 

 

PRESENTATION D’UNE SITUATION CLINIQUE

 

La situation proposée est celle d’une enfant, Daïma, âgée de 8 ans au moment de la première rencontre au cours d’une consultation dans un centre médico psychologique.

Daïma est née en Afrique Centrale, d’un père qui est resté au pays (ancienne colonie française) et d’une mère née dans le pays voisin (ancienne colonie portugaise).Daïma avait une année quand sa mère (avec son fils ainé d’une dizaine d’années de plus que Daïma) est arrivée en France, suite aux conflits armés, en Afrique Centrale et aux exodes de la population. A ce propos, la mère refusera toujours de nous parler de ce vécu ,très traumatique pour elle.

Daïma est conduite à la consultation pour deux raisons :

1)Des problèmes de comportement dans le milieu scolaire ; elle se ferme et refuse de travailler face aux remarques de l’enseignante. Sinon, elle a une tendance à l’excitation exubérante quand elle est contente. Le milieu scolaire et l’assistante sociale exerçaient des pressions sur la mère pour réaliser cette consultation.

2)La deuxième raison est que Daïma vient d’être placée au Foyer de l’Enfance, par décision judiciaire, en raison de mauvais traitements de la part de la mère. En effet, les gendarmes, appelés par les voisins de la cage d’escalier de l’immeuble, ont trouvé Daïma en pleurs et en petite culotte pour tout vêtement sur le palier, la porte de l’appartement close et fermée à clé.

L’enfant a été immédiatement emmenée au Foyer de l’Enfance. Quand la mère a été reçue par le juge pour enfants pour évoquer ce placement, la mère s’est roulée par terre, a déchiré ses propres vêtements, en criant en N’gala (langue maternelle de l’ethnie maternelle).Le placement a été confirmé.

Voilà comment se présente la situation initiale de Daïma et sa mère au tout début de la consultation. Les conclusions pédopsychiatriques de cette première approche sont « enfant présentant des troubles du comportement liés au décalage culturel pour cette femme africaine, engluée dans une famille mal intégrée. Une aide psychologique est nécessaire pour cette jeune récemment placée en foyer (suit une catégorisation dans la classification de Misès, utilisée pour les enfants et les adolescents).

 

L’accent est mis pour Daïma sur la présence d’une souffrance de type « réactionnel », avec un parcours d’immigration, d’enfants de parents séparés et de famille monoparentale.

Il est possible déjà de faire un premier arrêt dans la présentation de cette situation par rapport au « décalage culturel »évoqué comme élément d’explication dans les conclusions de cette première approche.

« Le décalage culturel »renvoie à cette idée, que Daïma et sa mère sont peu en phase, voire en discordance avec la réalité présente ; mais cette réalité n’est pas seulement culturelle : elle est aussi urbaine, économique, sociale (dans le sens sociologique) et juridique.

Que nous dit cette mère de ce décalage ? Lors des rencontres avec celle-ci, le premier obstacle est celui de l’échange linguistique. La mère maîtrise très mal le français, et nous ne maitrisons pas tous le N’gala, langue dans laquelle se parlent Daïma et sa mère, même durant les rencontres. Comment résoudre cette première difficulté ?

Il apparait au demeurant que la famille de Madame, principalement ses sœurs (nous reviendrons sur la conception même de la famille) ont également immigré en Europe, à savoir en Hollande, au Portugal, en France, en Angleterre. Daïma, si elle parle le français, maitrise le N’gala ainsi que la langue du père, d’une autre ethnie que la mère, et possède des rudiments de la langue portugaise et anglaise. Ceci n’a jamais été mis en lumière jusqu’à maintenant. Mais les difficultés linguistiques de la mère reposent aussi sur des difficultés d’ordre orthophonique, en lien certainement avec un bégaiement tonique.

Le deuxième grand obstacle est la méfiance, liée au rapport de force social subi par Daïma et la mère, dans laquelle la mère ne comprend pas ; qu’est-ce qu’on lui veut ? Qu’est-ce qu’on lui reproche ? La mère n’a jamais demandé de consultation pour sa fille. Elle a encore moins demandé le retrait familial pour sa fille. Pourquoi tant de gens, qu’elle ne connaît pas et qui ne s’adressent pas directement à elle, s’occupent et parlent de sa fille ? Qu’est-ce qu’un centre médico psychologique ? Un trouble du comportement ? Un mauvais traitement ?

La mère explique que quand un adulte est en difficulté avec un enfant, c’est à cet adulte de régler le problème. Si on doit parler de l’enfant, on en parle directement au parent (qui n’est pas nécessairement la mère ou le père mais souvent le frère ainé de la mère). Pourquoi l’enseignante appelle l’assistante sociale de secteur plutôt que la mère quand elle constate une difficulté scolaire de Daïma ? Cette incompréhension, face aux mesures qui se déploient par rapport à Daïma, génèrent chez la mère de l’enfant une souffrance de type paranoïde, qui se traduit dans le discours de la mère par « tout ça, c’est des idées de blancs », laissant sous-entendre que la « colonisation » (c'est-à-dire la domination subie par une puissance étrangère qui met en dépendance et dépossède), est toujours à l’œuvre dans ses relations quotidiennes et qu’elle ne se sent pas respectée ni reconnue.

La question qu’elle pose est de savoir ce qu’elle doit faire pour retrouver sa fille et améliorer la situation, en étant pleinement actrice de ces changements. La souffrance chez la mère et l’enfant atteint par ailleurs un paroxysme quand elles apprennent que le projet de vie pour Daïma proposé par le Foyer est un placement en famille d’accueil. La mère exprime de nouveau sa peine en se roulant par terre, en arrachant ses vêtements et en poussant des cris.

Durant tout le placement, la mère se rendra deux fois par semaine (mercredi et samedi), par tous les temps, sans exception et à pied, au foyer pour rencontrer sa fille. Quand Daïma séjourne chez sa mère, celle-ci fait en sorte de lui acheter de beaux vêtements, d’avoir de belles coiffures ou des nattes perlées. A travers ces faits, la mère cherche à montrer toute sa bonne volonté, par des signes prônant son rôle de bonne mère dévouée à son enfant, telle qu’elle imagine que pensent le vouloir ces blancs qui lui ont retiré son enfant et l’élèvent à sa place. En réalité, elle est profondément désemparée et désespérée.

Comment contrarier cette spirale de la souffrance générée par tous ces intervenants qui agissent dans l’intérêt manifeste du bien-être de l’enfant ? Comment contrarier cette souffrance qui détériore la mère et la fille et les conduisent à réagir de manière dégradée, expression même de la souffrance. Comment contrarier cette représentation de la souffrance qui ne parvient plus à distinguer dans la dynamique des interactions ce qui est de la causalité ou de la conséquence ?

La problématique de l’échange linguistique : il convient de faire un constat des limites réciproques et de négocier avec la mère de l’enfant, la présence d’un tiers ayant à la fois référence culturelle, linguistique et ayant toute la confiance de la mère. Pour ce faire la mère propose un membre de sa famille, son fils aîné, âgé de 18 ans, scolarisé dans un lycée professionnel d’une ville de la région. Elle propose également la présence du président de l’Association culturelle départementale de son pays d’origine, personne qui est au demeurant ingénieur enseignant. Ce dispositif est rendu légalement possible à partir des textes législatifs liés aux soins, relatifs au « tiers digne de confiance », personne désignée par la famille ou le patient.

Dans ce dispositif de rencontre, où la mère ne se sent plus seule, isolée, exposée et impuissante face à la domination des blancs, agissant en groupe à son insu, et les consultants ayant rangé leurs panoplies conceptuelles de représentations préétablies, la rencontre peut enfin s’établir dans un contexte négocié, à l’initiative toutefois des intervenants, qui ont également aménagé un espace- temps.

Les mauvais traitements maternels-La mauvaise mère.

Daïma, au domicile, avait sans autorisation pris de l’argent dans le porte-monnaie de sa mère. Celle-ci, se rendant compte du vol en cherchant de la monnaie pour aller en courses, dans sa colère, cherche à corriger sa fille qui s’apprête à aller faire sa toilette. De peur Daïma se réfugie sur le palier pour être hors de portée de la colère de sa mère qui ferme la porte à clé(le temps que la colère se tasse…).

Dans la culture d’origine, l’enfant n’est pas un enfant roi. La vie familiale n’est pas centrée sur les enfants. Les lignées familiales se font souvent en référence aux aînés (les hommes de la même lignée).Les enfants ne sont pas seulement apparentés aux parents mais également aux oncles et tantes, grands- parents qui ont pleinement autorité sur les enfants, parfois plus que les parents eux-mêmes.

De cette réalité culturelle, la mère ne vit pas en se centrant sur sa fille (au domicile).La mère n’entreprend aucune activité spécifique aux besoins ludiques de Daïma (ex : patinoire, piscine, club de danse, achat de jeux..).Par contre, l’image sociale est une valeur très importante, raison pour laquelle le vol dans le porte-monnaie avait amené une forte colère de la mère qui, en bout de course, se retourne contre elle avec le retrait de l’enfant, d’où cette incompréhension et cette souffrance intolérable pour la mère.

D’autre part, sa culture d’origine ne reconnait pas l’existence d’un appareil psychique personnel, générateur de souffrance. L’origine de la souffrance a toujours à voir avec les mauvaises influences des êtres extérieurs à soi-même, qu’ils soient de ce monde–ci ou de celui des esprits (des ancêtres ou des djins).Il s’ensuit un ensemble de pratiques qui visent à se concilier les bonnes influences. D’où les actions de la mère, durant tout le placement de sa fille, à se rendre deux fois par semaine au foyer et de tout faire pour sa fille quand celle-ci se trouvait au domicile familial.

Le représentant culturel présent lors des rencontres explique qu’une mère qui pour une raison ou une autre, a perdu son enfant de son fait (en dehors des influences extérieures), est bannie des deux lignées familiales, et son sort (elle peut disparaître), n’intéresse plus la famille. La mère de Daïma, dans le placement familial proposé par le foyer, pressentait son bannissement et tous ses efforts sans effet laissaient entrevoir sa condamnation proche.

Les troubles du comportement de Daïma

Daïma avait un an quand elle a quitté son pays d’origine. Elle n’a aucun souvenir de cette première année ni du voyage d’immigration. Après un cout séjour à Paris, chez une sœur de la mère, où la vie était trop chère, une grande promiscuité dans les conditions d’habitation, la famille s’installe dans le Berry, aidée en cela par un pasteur méthodiste de même origine qu’elle. La mère vit alors avec son fils ainé et Daïma. Celle-ci, jusqu’à son entrée en CE2, et pourtant scolarisée depuis la maternelle, n’avait jamais fait l’objet d’un signalement particulier, tant sur le plan social, scolaire ou dans le quartier du domicile maternel.

Toutes les références culturelles de la mère, qui ne sont jamais vraiment explicitées à Daïma, sont source d’agacement pour cette dernière, car elles ne correspondent pas aux références vécues par Daïma dans sa vie quotidienne (vie en appartement, avec des voisins, vie en intérieur avec très peu de liens extérieurs, vie sociale et familiale très réduite où la mère n’a de liens sociaux que dans le cadre de sa pratique religieuse).

Daïma vit seule avec sa mère depuis le début de l’année scolaire, en raison du départ du frère aîné, pour un lycée professionnel, en internat dans une autre ville.Le grand frère n’étant plus là pour l’aider scolairement et asseoir l’autorité de la mère, Daïma est engagée dans un conflit avec celle-ci, en particulier sur les restrictions posées par la mère pour protéger sa fille de l’extérieur de la maison. Extérieur perçu comme potentiellement dangereux car soumis aux influences étrangères.

Pratiquement toutes les demandes de Daïma adressées à sa mère rencontrent un refus, et en l’absence de véritables explications, se transforment en colères réciproques. Ces variations de l’humeur, observées dans le milieu scolaire, de même que l’opposition importante face à toute remontrance de l’enseignante, sont catégorisées troubles du comportement par tout un chacun, parce que la souffrance s’exprime principalement par des oppositions et des réactions de colère.

Le fait d’offrir à Daïma un espace de parole et un dispositif à double référence culturelle, sans en privilégier un pour autant, lui permet de se situer dans ses lignées parentales et culturelles, scolaires et quotidiennes. Elle évoque dans ce cadre l’éclatement de la famille maternelle dans de nombreux pays d’Europe, suite aux guerres en Centre Afrique ; les contacts avec les membres de sa famille qui passent dans le Berry (ce sont toujours des séjours de plusieurs semaines) ; la disparition d’une grande partie de la famille paternelle durant la guerre ; des contacts internet avec son père (toujours en Centre Afrique et remarié car la polygamie est autorisée ; de ses autres frères et sœurs issus des différents mariages de son père ; de sa vie de jeune fille avec une mère qui a très facilement peur car elle se sent désorientée ; des modes de vie de la communauté africaine immigrée dans le département, et des conflits qui en découlent parfois, sur l’inconsistance des hommes… ; les liens avec les autres jeunes de son âge ; les attentes scolaires…

L’ensemble de ces échanges permettent à Daïma de mieux se situer pour elle-même et par rapport aux autres (voir document de l’enseignante).

Le projet de placement en famille d’accueil

Le placement en famille avait été envisagé suite à un mécanisme assez pervers mais inconscient engagé dans la relation à la mère. En écoutant attentivement Daïma, il était possible d’y puiser des arguments allant dans le sens d’une critique maternelle ; cette voie a été utilisée, en mettant en avant un désir inconscient de Daïma d’être ailleurs qu’avec sa mère. Fort de cette interprétation, de l’analyse du supposé désir inconscient de Daïma, le projet se faisait dans l’intérêt de celle-ci. Au demeurant, Daïma, maîtrisant bien la langue française, plutôt extravertie, apte à une analyse de son ressenti personnel, n’a jamais exprimé de désir de vivre ailleurs qu’avec sa mère.

D’autre part, les difficultés de communication et de compréhension, la méfiance maternelle, le malaise des professionnels, allaient dans le sens d’un placement.

Mais les négociations dans le cadre du dispositif biculturel ont permis un retour de Daïma dans sa famille, après décision du juge des enfants, mais en respectant les indications suivantes :

- poursuite de l’accompagnement socio-éducatif et psychologique personnel de Daïma avec suivi éducatif familial en milieu ouvert et suivi psychologique au centre de soins.

- accompagnement psychologique de la mère en centre de soins pour adultes, pour élaborer les traumatismes familiaux, ceux de la guerre et de l’immigration.

- le président de l’Association culturelle départementale, garant du dispositif bi -culturel nécessaire à tout échange concernant les décisions à prendre pour Daïma, est désigné personne de confiance dans le dispositif de soins.

- soutien scolaire pour pallier les difficultés d’apprentissage de Daïma.

 

 

 

 

LES SOUFFRANCES D'ORIGINE SOCIALE

 

 

La notion de social est, dans cet exposé, l’équivalent du concept de société, c'est-à-dire en relation avec la vie collective. Il ne recouvre pas uniquement « le social »politique, à savoir l’ensemble des mesures que l’état met en œuvre pour venir en aide aux populations (ex : la sécurité sociale).

La souffrance est un concept psychologique qui désigne un affect (vie mentale) qui est un état de tension psychique particulièrement pénible et persistant auquel l’être humain ne peut pas se soustraire.

La souffrance, à la différence de l’angoisse (anxiété de ce qui peut advenir) est un ressenti en relation avec des expériences passées ou présentes qui s’inscrivent dans la durée (à la différence du traumatisme qui est une expérience brève mais terriblement perturbatrice).Les traumatismes à répétition s’inscrivent toutefois dans les souffrances d’origine sociale.

La théorie des S.O.S met en lien des états mentaux profondément pénibles et persistants à des expériences de vie sociale néfastes. Ces souffrances sont des atteintes sévères, intenses, insupportables et durables qui détériorent la vie psychique et sont perceptibles dans la réalité, par des réactions spécifiques, souvent inadaptées mais en même temps singulières à chaque personne. Elles sont de ce fait, difficilement identifiables dans une nosographie particulière.

Les articulations entre les états psychiques affectés par des expériences sociales néfastes ne suffisent pas à préciser ce type de souffrances dans la mesure où nous sommes en présence d’une double spirale d’enlisement : les états mentaux affectés vont eux même générer des expériences sociales qui vont à leur tour nuire à la personne.

Cette double spirale où la détérioration mentale aggrave les conditions de vie et inversement, est une caractéristique des souffrances d’origine sociale.

L’autre spécificité des S.O.S est qu’elles ne sont actuellement pas répertoriées dans la nosographie classique psychiatrique ;la psychiatrie ne prend en considération que l’état mental. Mais la tension douloureuse permanente engendrée par l’incertitude durable de la précarité ,par exemple, n’est pas un symptôme psychiatrique. Lorsque les S.O.S sont identifiables en tant que pathologie mentale, cela signifie qu’elles ont subi des transformations irréversibles (dont il sera question au chapitre des stades de la détérioration de la vie psychique).

On peut également remarquer que les S.O.S ne se confondent pas avec l’état de misère même si l’état de misère économique (ou sociale) est générateur de S.O.S.

Elles peuvent provenir d’excès de contraintes, de paradoxes, de violences… et touchent des grands secteurs de la population comme le monde du travail où les nouvelles conditions professionnelles conduisent à la perte d’identité par excès de procédure ; où encore le seul critère de valorisation est la réalisation réussie de l’objectif.

Les S.O.S peuvent également conduire à la mort des personnes sans pour autant que celles-ci puissent être catégorisées comme malades mentaux (exemple des populations détenues dans les camps de concentration).

 

Typologie des contenus des S.O.S

 

Les critères de cette typologie se présentent à partir de la nature des atteintes en relation avec des expériences de vie sociale. Ces critères sont au nombre de cinq : physique ; psychique ; psychologique ; psycho-social ; sociologique.

a) Les S.O.S à atteinte d’ordre physique comprennent toutes les situations où les atteintes corporelles sont prédominantes, comme par exemple les faits de torture, de viols collectifs, les catastrophes industrielles, les accidents de la route…

b) Les S.O.S à atteinte d’ordre psychique comprennent toutes les situations sociales qui se prolongent par des déséquilibres psychiques, comme par exemple la perte de confiance en soi, la honte de la déchéance professionnelle, la culpabilité des improductifs,le sentiment d’inutilité sociale, l’incapacité à retrouver un emploi, se sentir en détresse quand le conjoint est profondément malade…

c) Les S.O.S à atteinte d’ordre psychologique concernent toutes les situations sociales où l’être humain est enfermé dans un portrait dévalorisant comme par exemple le jeune de banlieue issu de l’immigration, la dévalorisation du travail féminin, la discrimination professionnelle en raison de son origine…

d) Les S.O.S à atteinte d’ordre psycho–social concernent la mise dans des conditions de vie dégradées, comme par exemple le déclassement social suite à la perte d’emploi ; la mise en quarantaine professionnelle, la mise à la retraite prématurément, la difficulté d’accéder à un logement décent pour une femme seule, immigrée, ayant plusieurs enfants…Le fait d’être désigné comme responsable de la crise économique quand le nom de famille ne sonne pas bon le terroir français…

e) Les S.O.S à atteintes d’ordre sociologique comprennent toutes les situations sociales où la contrainte s’exerce pour agir à l’encontre de la conscience, de la dignité, des valeurs, comme par exemple : les appelés durant la guerre d’Algérie amenés à pratiquer des actes de torture, endurer des conditions de travail ou de logement dégradées ; être complice de harcèlement professionnel ; être dans la nécessité de faire des travaux que tout un chacun refuserait…

 

Les stades de la dynamique des S.O.S

 

A l’image de la théorie du stress de H.Selye qui en son temps avait mis en lumière que le fait de s’adapter pouvait conduire à la mort ou à la maladie, les S.O.S ont ce même potentiel par la dynamique de la double spirale de la déchéance sociale et mentale. Elles génèrent des ressentis particuliers comme le fait d’être décalé, morcellé, inutile, anormal, déchiré…

La dynamique des S.O.S distingue trois phases qui sont variables dans leur durée et leur succession selon les personnes.

La première phase est celle où la souffrance est vécue comme un sacrifice nécessaire, consenti dans le projet d’améliorer la vie initiale comme par exemple une mutation professionnelle, un éloignement du milieu familial dans le cadre de l’immigration, une perte de salaire durant un temps de formation…Durant cette première phase il y a une lutte pour l’amélioration de la situation et l’appropriation de la souffrance comme effort consenti ; cette phase correspond à une sublimation de la souffrance vers un but noble.

La deuxième phase correspond à un échec des résultats escomptés, sans pour autant que cet échec repose sur un manque de moyens, de qualification ou de qualité de la personne. Une nouvelle lutte s’engage pour s’extraire de la souffrance mais avec une atteinte psychique et une perte des repères. La souffrance a un réel effet pathogène et gène considérablement les possibilités d’adaptation. La spirale de l’enlisement est engagée. Le désespoir gagne et le sentiment d’impuissance est envahissant. Les prises de position se font de manière excessive. Les renoncements psychiques sont à l’œuvre, les sacrifices prennent le devant de scène, la détérioration gagne du terrain. Ce versant donne l’impression d’être une dépression à expression agressive.

La troisième phase est caractérisée par la logique destructrice où les signes sont des symptômes de la nosographie psychiatrique, et où la situation sociale est complètement marginalisée, saturée de renoncements. La personne en S.O.S est en dehors de toute demande articulée à l’organisation classique d’aide et de solidarité.

 

Les démarches

 

Les moyens et méthodes d’investigation des S.O.S comportent trois paliers : l’identification ; l’expression ; la mobilisation.

 

a) Le premier palier d’approche est constitué des différents modes d’identification des S.O.S. Cela revient à mettre en relief les conditions réelles d’existence et les transformations à l’œuvre dans la société ; il convient aussi d’identifier les populations sur lesquelles s’exercent ces conditions et transformations. Ces identifications reposent toutefois sur le réaménagement des cadres conceptuels, voir les construire si nécessaire. Des démarches très particulières sont aussi à envisager pour aller à la rencontre de ces populations car les S.O.S ont le pouvoir d’affecter les professionnels ou les bénévoles qui s’y engagent. Les S.O.S ont produit une perte et une détérioration considérable des liens, des attentes, de la confiance, des repères, des demandes, car les personnes sont engagées dans des modes d’existence liés à une survie précaire. L’identification des S.O.S. tend à rendre compréhensible la dynamique de la double spirale d’enlisement et ses détériorations en cascade, mais elle ne peut pas être portée par les personnes elles-mêmes car ils sont au-delà de ce minimum de socialisation.

b) L’expression des S.O.S repose sur une nouveauté dans l’élaboration de l’analyse car elle demande de mener conjointement et simultanément trois modes d’analyse : biographique, structurelle et contextuelle :

-L’analyse biographique a pour objet le travail de détérioration liée à la spirale de déchéance. Elle s’apparente à l’analyse clinique psycho-sociale qui tend à restituer le parcours de vie, la trajectoire sociale et ses cascades de catastrophes.

-L’analyse structurelle met en perspective le parcours de vie, les conditions sociales et culturelles, relationnelles, qui ont créé les phénomènes de dépendance, d’asservissement, d’infériorisation et d’enfermement. Cette analyse dégage les mécanismes de désadaptation par désaffiliation, perte des liens sociaux, de couvertures sociales, de sécurité, de repères, de ruptures, d’humiliation. Elle met en valeur les contraintes structurelles « d’invisibilisation », c'est-à-dire tout ce qui a contribué au déni de la prise en considération de la situation et de l’état mental, au rejet, à l’absence de connaissances des conditions néfastes de la vie de la personne.

-L’analyse contextuelle consiste en un inventaire des ressources personnelles encore disponibles et des possibilités sociales qui peuvent déjà se déployer ou qui ne pourront plus être sollicitées.

c) Si les deux premières formes d ‘analyse favorisent une ébauche de l’identification, la compréhension, et l’expression des S.O.S, il faut aussi envisager des perspectives pour enrayer leur émergence, et mobiliser des possibilités collectives.Le premier constat est que la personne en situation de déchéance par S.O.S, ne peut plus, n’a plus l’énergie de se mobiliser. Il faut donc repérer les possibilités de bâtir les nouveaux appuis sociaux, de manière progressive peu nombreux dans un premier temps mais fiables et durables.

Il faut parvenir à enrayer la spirale double de la déchéance en stabilisant la situation. Et, sur un plan collectif, faire émerger de nouveaux liens de solidarités pour modifier les situations sociales et individuelles, et enrayer la production en grand nombre de ces S.O.S.